Le mythe Jobs, et le père absent
La rédaction - - 0 commentairesPeut-on comprendre le mythe Steve Jobs au prisme d'une analyse psycho-sociale ? C'est ce que tente Didier Toussaint, dirigeant d'un cabinet de conseil et docteur en philosophie, dans un article étonnant publié sur lemonde.fr. Le mythe du cofondateur d'Apple serait en fait celui de l'entrepreneur, moins mû par des visions que par des obsessions qui le poussent à créer sans cesse, ignorant la figure autoritaire du père, et donc libre.
Jobs, un visionnaire ? Ce n'est pas l'avis de Didier Toussaint, pour qui cette qualité qu'on attribue à tort aux entrepreneurs "relève souvent du mythe". En effet, comme Ford et Renault en leur temps, le cofondateur d'Apple était mû avant tout par une obsession, celle de produire et d'inventer. Ainsi, en créant MacIntosh, Jobs "n'a pas vraiment changé le monde, mais il en a partiellement dévoilé la face obscure". Selon Toussaint, l'aspect user friendly des objets Apple "a laissé entendre que l'hégémonie de la technique n'est peut-être ni une finalité ni une fatalité". En soumettant l'instrument à ses usagers, il a donc révélé a contrario la part d'ombre de la technique, cette puissance prométhéenne qui fait que l'homme périt souvent par ce qu'il crée. |
En se fondant sur les discours et les biographies des chefs d'entreprises, Toussaint distingue deux figures qui s'opposent en tous points : celle du manager, et celle de l'entrepreneur. Le premier type est le "fils d'une influence maternelle dopée de fierté paternelle" qui gère, développe, mais ne crée pas. Cette figure s'incarne en la personne de Tom Watson, mais aussi dans celle de John Sculley, qui exclut Jobs de son entreprise en 1985. Sans doute parce que Jobs représente la seconde figure : un enfant de la carence, "obsédé par la reconquête de la mère, objet perdu" qui "enfreint toujours la loi du père, qu'il ignore". L'entrepreneur, loin des assises certaines dont jouit le manager, aurait en outre un rapport particulier à la mort : "ayant pour des raisons diverses regardé la mort en face, [il] a le sens de l'urgence, de l'opportunité, de la réalité et surtout de la liberté".
(Noëmie Le Goff)