Le journaliste de "L'Express" qui murmure à l'oreille de Google

Pauline Bock - - Déontologie - 14 commentaires

Frédéric Filloux couvre Google et a touché des subventions de… Google

Le journaliste Frédéric Filloux chroniquait le numérique pour "L'Express" depuis 2020, il a récemment été promu grand reporter par l'hebdomadaire pour couvrir l'économie des nouvelles technologies. Mais il n'a jamais prévenu les lecteurs du journal qu'il avait été subventionné d'environ 200 000 euros par Google, qu'il couvre pourtant assidûment. Le journaliste nie fermement l'existence d'un quelconque conflit d'intérêts, décrit comme "évident" par des journalistes et entrepreneurs du secteur. Enquête.

Journaliste spécialisé dans l'économie de la tech, Frédéric Filloux admire Google et plus généralement les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). "J'ai toujours été beaucoup plus imprégné du système d'innovation américain que du système d'innovation français", dit-il àArrêt sur images. Directeur de la rédaction de Libération à la fin des années 1990, puis de celle de 20 Minutes de 2001 à 2007, il fut ensuite directeur du kiosque numérique ePresse, directeur du numérique aux Échos, avant de fonder la lettre d'information anglophone (sur le numérique) Monday Note. Devenu chroniqueur tech à l'Express en 2020, il a rejoint sa rédaction en mars 2022, avec des prérogatives très étendues, révélait la Lettre A : lancement d'une newsletter thématique, d'une "activité événementielle autour du digital", continuation des chroniques… entre autres. Filloux explique à ASI qu'il couvre désormais "la tech, le spatial, le new space donc nouvelles entreprises du spatial, le numérique au sens large, la crypto, les entreprises, l'innovation". Bref, il a "l'embarras du choix" car "les gens de l'Express[lui] font l'amitié de prendre tous [s]es sujets".

Dans ses chroniques dans lesquelles il fait "converger [sa] connaissance de la technologie et des modèles économiques" , Filloux ne cache pas sa préférence pour le système américain. "Les détracteurs du modèle américain invoquent la pollution de la recherche académique par l'argent du privé, ou encore la consanguinité avec les réseaux d'entreprises de tech. Tout cela est vrai. Mais le système anglo-saxon fonctionne", écrivait-il par exemple en 2021, dans une enquête sur les raisons des difficultés rencontrées par la "French tech". Il oubliait cependant de préciser sa proximité personnelle avec "la pollution par l'argent du privé" et la "consanguinité avec les réseaux d'entreprise de tech". En effet, parmi ses sujets favoris, les Gafam, il y a Google, le "G" de l'acronyme. Et Google n'est pas seulement un sujet journalistique pour Filloux : en 2018, le journaliste a touché une subvention d'environ 200 000 euros de la part de Google pour sa société personnelle, la newsletter Monday Note. S'il a plusieurs fois signalé l'existence de cette subvention auprès des lecteurs de Monday Note afin de faire preuve de transparence ("full disclosure" en anglais, écrit-il), il n'en a jamais été question dans ses chroniques pour l'Express - alors que la firme au plus puissant moteur de recherche est l'un de ses sujets récurrents. 

En toute transparence

En 2014, dans le cadre de mes études de journalisme, j'ai touché une bourse universitaire de la part de Google, nommée "Google empowering students", qui aidait des étudiants à couvrir leurs frais d'études à l'étranger, me concernant par l'intermédiaire de Sciences Po : d'un montant de 17 000 euros, elle a été intégralement reversée à l'université états-unienne Columbia (et représentait un petit tiers des frais de scolarité annuels). Google ne demandait aucune contrepartie. Je n'ai jamais couvert Google dans le cadre de mon travail journalistique à Arrêt sur images – ni ailleurs, excepté pour le compte-rendu factuel d'une conférence pour Wired UK en 2016.
Pauline Bock

"Il est toujours gentil avec Google"

Dans ses chroniques entre 2018 et 2021, années où la subvention de Google a financé ses projets personnels, Frédéric Filloux a couvert de nombreuses fois les Gafam, dont Google. Si les critiques sur Apple ou encore Facebook ne sont pas difficiles à trouver dans son travail pour l'Express, rien, ou presque, sur Google – rien de vraiment négatif, en tout cas. Lorsqu'il écrit sur un projet "d'anti-Google, c'est-à-dire exempt de publicités, de collecte de données, de traçage individuel, ou de redirection vers des sites affiliés sur lesquels il perçoit une commission", c'est surtout pour rappeler qu'il y a un prix à payer "entre un système gratuit mais menaçant pour son intégrité numérique (Google) et un service propre, mais payant". La création d'un syndicat chez Google, l'Alphabet workers union (AWU), est l'occasion d'affirmer que le syndicat, décrit comme "un foyer de contestation que la firme ne laissera pas s'embraser", a "peu de chances de se muer en un mouvement social de masse". De (rares) critiques envers Google sont glissées dans des articles sur d'autres firmes, comme celui sur un potentiel démantèlement de Facebook : Filloux note que Google "entretient un système d'enchères opaque et totalement inéquitable pour les annonceurs" – pour aussitôt ajouter que "Facebook fait pire".

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