Le "JDD" accuse LFI d'islamisme et met en avant une liste... non investie par LFI

Loris Guémart - - Médias traditionnels - 9 commentaires

Le texte a suffisamment choqué un candidat de la liste sans étiquette Nouveau souffle pour Denain pour qu'il s'en émeuve sur le réseau social Reddit – dans un post promptement supprimé par la modération. Le 25 janvier, le JDD publie un article titré "Municipales : les réseaux islamistes à l'assaut des mairies", introduit de la manière suivante : "Des Hauts-de-Seine au Tarn, des personnalités soupçonnées d'entrisme avancent de manière discrète et méthodique pour investir les conseils municipaux, bien aidées par des partis qui, à l'image de LFI, ferment les yeux sur le phénomène par clientélisme." Dans le corps du texte, voici ce que l'on peut lire à propos de Denain (Nord) : "La France insoumise est souvent perçue comme le principal cheval de Troie. À Denain, dans le Nord, les Insoumis mettent en avant le fils de l'imam Iquioussen, expulsé de l'Hexagone pour ses propos anti-républicains." La tête de liste de Nouveau souffle pour Denain n'est cependant pas Soufiane Iquioussen, mais Youssouf Feddal, dont une photo illustre l'article du JDD.

"Sa liste a tenté d'avoir le soutien et l'étiquette LFI"

Certes, Soufiane Iquioussen, directeur de campagne de Youssouf Feddal et colistier de Nouveau souffle pour Denain, est "membre de La France insoumise et coanimateur [d'un] groupe local" du mouvement, a-t-il confirmé à Arrêt sur images. Mais pas Youssouf Feddal, réaffirme auprès d'ASI cet ex-référent local LREM et ex-conseiller municipal de la majorité socialiste devenu opposant. "À chaque fois, j'écris aux journalistes [qui en font un membre de LFI]", souffle Youssouf Feddal au téléphone, qui n'a pas été appelé par le JDD en amont de la publication. Par ailleurs, en novembre 2025, le député LFI Paul Vannier, ici surtout "Monsieur élections" du mouvement, a affirmé sur X à deux reprises : "Pas de chefs de file LFI à Denain. Pas de liste LFI à Denain. Pas de soutien de LFI à une liste à Denain."

"Cette liste dissidente [de celle de la majorité municipale] est mise en avant par les Insoumis, le fils de l'imam Iquioussen s'est montré avec Sébastien Delogu", assume auprès d'ASI le journaliste du JDD auteur de l'article, Quentin Gérard-Hercouet. "C'est un petit peu trouble, mais s'il s'est montré avec Delogu ou d'autres cadres de LFI, c'est qu'il y a une raison." Il confirme n'avoir tenté de joindre ni Soufiane Iquioussen, ni Youssouf Feddal, deux des trois membres connus à date de la liste Nouveau souffle pour Denain. "J'ai tenté d'appeler Manuel Bompard et Paul Vannier qui gère les municipales pour LFI, mais [chez LFI] ils ne répondent jamais à part Rodrigo Arenas", explique-t-il. Quant aux candidats denaisiens, "ils ne m'auraient probablement pas répondu", estime le journaliste du JDD.

D'après Youssouf Feddal, cette étiquette politique qui lui colle à la peau dans les médias provient d'un article de l'hebdomadaire local l'Observateur du Valenciennois qui, en avril 2025, affirmait qu'il se "revendique" de LFI. Pourtant, un mois avant, il avait déjà répondu ne pas appartenir au mouvement auprès du journaliste concerné, Yannick Lefrère. "Youssouf Feddal est associé à un binôme, Mme Camellia Messaoui qui se revendique de LFI. Son directeur de campagne et colistier Soufiane Iquioussen se revendique de LFI. Avec ce dernier, entre autres, Youssouf Feddal a assisté aux universités d'été de LFI en 2025, a participé à plusieurs manifestations aux côtés de militants LFI", répond ce dernier à ASI. "En conseil municipal, la mairie de Denain et les élus du RN, n'ont de cesse d'évoquer l'appartenance à LFI" de la tête de liste.

Alors, le journaliste de l'Observateur du Valenciennois juge"très subjectif" le fait que Youssouf Feddal "estime que l'attribution persistante d'une étiquette LFI aurait pour origine un article d'un journaliste local". Il conclut : "Sa liste a tenté d'avoir le soutien et l'étiquette LFI mais le mouvement a décidé de trancher et de ne pas investir leur candidature, notamment en raison des nombreux articles nationaux sur l'entrisme qui font référence au cas denaisien et à M. Iquioussen." 

La séquence Cédric Brun

Le "cas denaisien" est en effet soumis à une intense attention médiatique depuis octobre 2025, lorsque Cédric Brun, conseiller régional LFI des Hauts-de-France, ex-secrétaire de la CGT PSA Valenciennes, candidat LFI aux législatives à Denain en 2024, démissionne "avec fracas", dixit la Voix du Nord, du groupe LFI du conseil régional. Il justifie alors son départ par "une stratégie d'infiltration" et un "entrisme des Frères musulmans", puisque "Soufiane Iquioussen est devenu chef de file du groupe d'action LFI" et que "la présence de Youssouf Feddal aux cotés de Manuel Bompard (coordinateur national de LFI), lors d'un meeting à Maubeuge, démontre son adoubement".

La démission de Cédric Brun lance une séquence médiatico-politique nationale de grande ampleur. Le responsable LFI démissionnaire a ainsi droit aux honneurs de la commission parlementaire cherchant, sans succès, à établir des liens entre organisations islamistes et partis politiques (comprendre : LFI). Mais aussi à des entretiens de Charlie Hebdo, du Figaro, chez BFM ou sur Europe 1. Et Denain fait l'objet de longs articlesdu FigaroAinsi que duPoint sous la plume d'Erwan Seznec. Auteur du livre Nos élus et l'islam en 2020, il avait déjà écrit sur Soufiane Iquioussen et Youssouf Feddal en 2024 dans le Point, ou en 2020 pour Mediacités.

"Pourquoi on ne fait pas ce procès-là à Louis Sarkozy ?"

Si Hassan Iquioussen a été expulsé au Maroc en janvier 2023 pour "un discours prosélyte émaillé de propos incitant à la haine et à la discrimination et porteur d'une vision de l'islam contraire aux valeurs de la République"selon Gérald Darmanin alors ministre de l'Intérieur, aucun propos du même ordre ne peut être reproché à son fils. Lui est donc considéré principalement responsable de n'avoir "jamais condamné assez clairement ses propos pour rassurer", est-il fait état dans une autre enquête de cette longue séquence médiatique, ici chez Libération. "Parce que je porte le nom d'Iquioussen, on me met une étiquette alors que je n'arrête pas de dire que je ne suis pas comptable de ses propos ! [...] Depuis 15 ans que je fais de la politique, si je faisais de l'entrisme, ça se serait vu", répond à ASI Soufiane Iquioussen, comme il le fait en effet avec constance depuis des années, par exemple dans cet article de Mariannequi dénonçait déjà son "entrisme islamique" en 2019. "Pourquoi on ne fait pas ce procès-là à Louis Sarkozy ? On ne lui reproche pas le fait d'avoir un père condamné et multirécidiviste."

Il regrette également qu'aucun des grands médias parisiens se penchant sur Denain l'an dernier ne soit venu y passer suffisamment de temps pour réaliser "un vrai travail de fond". Alors, de son point de vue, "s'ils utilisent notre nom aujourd'hui, c'est vraiment pour étayer leurs théories". La tête de liste, Youssouf Feddal, partage cette impression. "Il suffit qu'à un moment, un journal, un seul, décide de relayer une information sans preuve pour que ce soit relayé par toutes les rédactions [...] et pas forcément entre journaux de la même sensibilité politique, vous avez des vases communicants", analyse-t-il en décrivant un "journalisme de diffusion" plutôt que d'enquête.

"Pour être fidèle à ce que je suis, il faudrait discuter avec moi, invite-t-il donc. Ce serait bien de se dire «et si je prenais mon téléphone, ma bagnole ou le train, et que j'allais confronter ce qui a été dit avec la réalité ?" En guise d'exemple, il assure ainsi que le journaliste Erwan Seznec, malgré un intense intérêt pour Denain, n'a "pris contact" avec lui qu'en 2025 – par LinkedIn à la veille de la publication initialement prévue de son article, selon des messages qu'ASI a pu consulter. Joint par ASI, Erwan Seznec a souhaité donner pour seule réponse : "Je n'ai aucun compte à rendre à ASI concernant mes méthodes. Concernant Denain, où je vous invite à vous rendre un jour, les Denaisiens jugeront. Mon avis est que vous ne savez pas de quoi vous parlez."

Pourquoi tout cela rebondit-il de nouveau début 2026 ? Via un article du Parisiendévoilant le 18 janvier que Soufiane Iquioussen, jusque-là seulement directeur de campagne de Youssouf Feddal, serait en réalité aussi présent sur la liste Nouveau souffle pour Denain. Il a en effet indiqué au quotidien qu'il serait "candidat en position éligible", lors d'un bref échange téléphonique où il acceptait de parler au Parisien... mais seulement une fois que serait publiée une enquête de fond réalisée par Mediacités. Le quotidien parisien, qui l'appelait pour l'interviewer "par rapport à l'entrisme musulman", témoigne Soufiane Iquioussen, n'a pas attendu pour sortir l'info... qui a été relayée par le JDD. Prise de court sur son terrain, la Voix du Nord a aussi repris l'information du Parisien (sans le citer), et a appelé le colistier désormais déclaré. Il a exigé un format "interview", enregistré. "Ils ont accepté et sont venus nous voir, on a échangé, ils ont tenu parole, ils ont repris exactement mes termes."L'entretien a été publié au même moment que l'article du JDD. Il y conteste une fois de plus tout "entrisme islamiste".

L'enquête de Mediacités a été finalement mise en ligne le 30 janvier, réalisée sur la base d'entretiens avec 28 personnes "à Denain et dans les villes avoisinantes". L'on y apprend notamment que Cédric Brun n'a rencontré Soufiane Iquioussen qu'une seule fois. " Je n'ai aucun élément matériel contre lui et je ne suis pas un enquêteur. Ce n'est pas la personne que je combats mais ses idées", déclare-t-il à la journaliste Nadia Daki. Mais aussi : "Et puis, c'est un secret de Polichinelle, il y a une infiltration depuis plusieurs années, la presse l'a documentée. Il y a la volonté, à long terme, d'imposer des idées religieuses contraires à la laïcité." Cédric Brun ajoute cependant "deux mises en garde qui l'ont définitivement convaincu" pour expliquer son opposition farouche : "L'une venant de responsables des mosquées de Denain qui auraient évoqué le double discours du fils Iquioussen ; l'autre de policiers des renseignements territoriaux, rencontrés officieusement lors de sa mobilisation pour ArcelorMittal."

Ce contenu est issu de l'épisode du 27 janvier 2026 de notre émission Proxy. Elle est diffusée en direct un mardi sur deux à partir de 17 h 30 sur notre chaîne Twitch. Pour en savoir plus, vous pouvez regarder l'extrait de Proxy dont cet article provient :

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