Galettes sans gluten : deux semaines d'emballement médiatique
Loris Guémart - - Intox & infaux - Déontologie - Coups de com' - Scandales à retardement - 12 commentairesLe journaliste ayant écrit le premier article déplore l'indignation des éditorialistes parisiens
"Est-ce que vous savez que je tiens dans les mains un produit remboursé par la Sécurité sociale ? Eh ben oui, lance en vidéo Laurent Wauquiez une galette à la main, dans une vidéo diffusée le 13 janvier sur les réseaux sociaux. En France, la Sécurité sociale rembourse des galettes des rois industrielles sans gluten. N'importe quoi ! Bien sûr, prendre en compte l'allergie au gluten, c'est une évidence. Mais enfin, c'est pas à la Sécurité sociale de faire ce genre de remboursement." Mais quelle mouche a piqué l'homme politique pour qu'il se lance dans cette diatribe en ligne ?
Tout est en réalité parti d'un communiqué de presse envoyé par la PME de Normandie, Le petit minotier. La société, dont les produits sont vendus dans des enseignes bio, fabrique depuis bientôt 10 ans une galette des rois sans gluten. Et elle a obtenu au début des années 2020 le certificat de la Sécurité sociale permettant d'ouvrir droit à un remboursement partiel aux personnes atteintes de la maladie cœliaque – pour laquelle il n'existe aucun traitement si ce n'est d'éliminer le gluten de son alimentation. Fin 2025, elle lance pour la première fois une galette des rois sans gluten, et sans lactose, avec à la clé une nomination au "Prix Marmiton", dont l'article publié début novembre n'évoque pas le remboursement partiel par la Sécurité sociale.
Le 23 décembre, Le Petit Minotier envoie un communiqué de presse aux médias locaux. L'entreprise met en avant cette "première en Normandie", ainsi que la nomination au "Prix Marmiton". Et le fait que "cette galette entre dans le cadre du dispositif LPPR (Liste des produits et prestations remboursables), permettant un remboursement partiel à hauteur de 3,81 € pour les personnes atteintes de la maladie cœliaque par la Sécurité sociale". Un remboursement mis en place en 1996 "à l'initiative de l'Afdiag", expose sur son site l'Association française des intolérants au gluten. Sous conditions : il faut avoir reçu un diagnostic, confirmé par une biopsie de la paroi intestinale, et un médecin doit faire la demande de prise en charge. Ce qui ouvre à un remboursement de 60 % des produits sans gluten pour la farine, le pain, les pâtes et les biscuits, dans la limite de 45,73 euros par mois et seulement auprès des entreprises agréées.
Le communiqué du Petit Minotier attire l'attention d'un journaliste du quotidien régional Paris Normandie. "Rendez-vous a été pris, on est allé voir leur atelier de fabrication", se souvient auprès d'Arrêt sur images Benoît Marin-Curtoud. "Une galette des rois remboursée par la Sécu : c'est possible et ça vient de Darnétal", titre-t-il son article. "Ils nous ont présenté le fait que c'était partiellement remboursé pour les intolérants au gluten, et ça nous paraissait plus intéressant de titrer sur ce remboursement pour attirer le lecteur que la galette sans gluten et sans lactose." Son article expose cependant les conditions nécessaires pour accéder au remboursement, dont il rappelle qu'il concerne 3,81 euros sur les 18,95 euros que coûte la galette du Petit Minotier.
Et puis... il ne se passe rien. Du moins jusqu'à ce que le Parisien repère l'article, et décide de le reproduire en se rendant également en reportage dans la PME de Darnétal. "Sans gluten, sa galette des rois est (partiellement) remboursée par la Sécurité sociale !", titre à son tour le quotidien le 9 janvier, sans citer Paris Normandie à qui il semble pourtant avoir piqué l'idée – un classique. Le Parisien aussi rappelle, dès le titre puis en fin d'article, l'aspect très partiel du remboursement, et la nécessité d'être diagnostiqué par un médecin. Et cette fois-ci, tous les médias de France et de Navarre embrayent – là aussi un classique.
Des médias variés s'emparent ainsi de l'information, tels que Parole de mamans, Midi Libre ou Marie France. Un second coup d'accélérateur est impulsé par le Figaro, dont un bref article publié le 11 janvier se focalise sur le remboursement, notamment en écrivant "pour se faire rembourser, rien de plus simple". Une phrase discrètement retirée quatre jours plus tard, dans la seconde version de l'article qui comporte désormais les explications de l'Afdiag. De "rien de plus simple", on passe en effet à : "Le remboursement est soumis à un dossier médical complet, indique l'Afdiag." Cette seconde version, bien plus complète, apprend ainsi que "pour les personnes atteintes de la maladie cœliaque, ce remboursement est justifié par le surcoût associé au fait de devoir acheter des produits sans gluten", mais aussi que "d'autres pays européens ont opté pour une allocation mensuelle forfaitaire, ce qui facilite les démarches".
Mais seule la première version semble avoir été lue. Elle déclenche en effet une avalanche de reprises, renforcée par la vidéo de Laurent Wauquiez sur les réseaux sociaux. L'information se retrouve ainsi dans des éditoriaux de Guillaume Erner qui s'amuse de la polémique sur France Culture. Ainsi que chez Élisabeth Lévy et François Lenglet qui s'indignent du remboursement, respectivement sur Sud Radio et sur RTL. Sans oublier une séquence des Grandes Gueules, sur RMC cette fois-ci : "On rembourse une galette ? On réduit des indemnisations de gens atteints d'un cancer et là, le gluten il donne des petits boutons on rembourse !", lance ainsi la sophrologue Laura Warton-Martinez – une intervention vidéo si violente que RMC la supprime de son site web pour la remplacer en douce par le témoignage dans l'émission d'une personne atteinte de la maladie cœliaque.
Côté télé, on compte une séquence dans l'émission de Cyril Hanouna (qui s'indigne du remboursement). Mais aussi un reportage dans la matinale de TF1. Et un autre au journal de 20 heures de France 2, qui ne peut se retenir de diffuser en introduction un micro-trottoir de clients indignés par ce remboursement. Alors même que la seconde partie du reportage expose en détail ce qu'est la maladie cœliaque "qui détruit l'intestin et peut entraîner un cancer", et donc la légitimité médicale de ce dispositif de remboursement partiel de l'alimentation.
Les rédactions de presse écrite ne sont pas en reste, avec des articles de 20 Minutes, du JDD, du Dauphiné Libéré, de la Voix du Nord, d'Ouest-France ou de l'Indépendant. Un autre volet de la séquence médiatique s'ouvre en parallèle avec l'attention apportée au sujet par les journalistes procédant à des vérifications d'informations, tels que ceux de la rubrique CheckNews de Libération, ou des Surligneurs. L'article de CheckNews rappelle notamment que la maladie cœliaque n'est pas "une allergie", comme le prétendait Laurent Wauquiez.
Le 15 janvier, Le Petit Minotier diffuse un communiqué sur les réseaux sociaux, qu'aucun média ne reprend. La société y rappelle notamment que la maladie cœliaque est une "maladie grave", que ses galettes des rois entrent dans la catégorie "biscuit", que la mise en place du remboursement se fait uniquement sur ordonnance du médecin. Et que selon une étude de la DGCCRF, pas citée par les médias pourtant si passionnés par ses galettes des rois, "environ 70 % des produits agroalimentaires « classiques » contiennent du gluten". Le 16 janvier, c'est l'Afdiag qui met à son tour en ligne un communiqué, pas plus relayé par les médias que celui de la PME normande. L'association y rappelle notamment que "de nombreux pays européens soutiennent les patients atteints de maladie coeliaque", tels que l'Italie, le Royaume-Uni, l'Irlande, le Portugal, le Luxembourg ou des pays nordiques. "La France n'est donc ni isolée, ni excessive : elle reconnaît, comme ses voisins, que ce traitement est un enjeu de santé publique."
La polémique médiatique reflue à peine que Philippe Vandel la relate pour la Tribune. Et que le média canadien la Presses'en empare, son chroniqueur citant deux boulangers proposant des produits sans gluten, en regard de propos de Laurent Wauquiez, de moqueries de Cyril Hanouna, et de l'association anti-impôts Contribuables associés.
Et en Normandie ? France 3 revient sur le sujet à partir du témoignage d'une habitante atteinte par la maladie cœliaque. Mais c'est Paris Normandie qui referme la boucle le 19 janvier, en revenant sur l'ensemble de la séquence. "Le titre, seul, a fait réagir les éditorialistes et autres Parisiens, pour que ça devienne une dénonciation de la gabegie de la Sécurité sociale, déplore son auteur, toujours le journaliste Benoît Marin-Curtoud, auprès d'ASI. J'ai trouvé ce buzz complètement délirant, parce que ça veut dire que les gens ne connaissent pas l'intolérance au gluten, les conséquences pour les gens si elle n'est pas respectée, jusqu'à la destruction d'une partie de l'intestin selon l'Afdiag." Et le localier de poursuivre : "Est-ce qu'on doit rembourser les aliments absolument nécessaires aux personnes concernées ? Ça me paraît bien que la Sécu puisse le faire."
Près d'un mois après le premier article de cette étonnante séquence médiatique, la chargée de communication du Petit Minotier confie à ASI : "On a des clients cœliaques qui nous ont contactés pour nous dire qu'ils n'étaient pas contents, eux se sont pris une vague de haine par rapport au fait que ce soit remboursé." Alors que plusieurs médias devaient se rendre en reportage dans l'atelier, l'entreprise a préféré annuler en voyant la tournure que prenait l'information. "On a vraiment été attristés par la manière dont ont été traités les cœliaques, fortement stigmatisés par les médias."
Médias qui ont unanimement oublié de signaler un élément pourtant d'intérêt public au regard des affirmations de Laurent Wauquiez et de nombreux éditorialistes : combien coûte à la Sécurité sociale le remboursement partiel des produits sans gluten ? "Le ministère de l'économie évalue le montant remboursé à 1,6 million d'euros en 2024 sur une base de remboursement (dont part complémentaires) de 2,5 millions d'euros", dévoilait le 2 décembre 2025 une question au gouvernement du député LR Fabien Di Filippo – qui souhaitait abolir ce remboursement. Bien loin, donc, des "23 milliards" du déficit de la Sécurité sociale.
Ce contenu est issu de l'épisode du 27 janvier 2026 de notre émission Proxy. Elle est diffusée en direct un mardi sur deux à partir de 17 h 30 sur notre chaîne Twitch. Pour en savoir plus, vous pouvez regarder l'extrait de Proxy dont cet article provient :