"Fuera" : aux sources de la pétition record (et bidon) anti-Mbappé
Loris Guémart - - Investigations - Déontologie - Numérique & datas - 15 commentairesLe jour où les médias français ont donné une leçon de fact-checking au reste du monde
73 millions de signatures, mais combien de réelles ? Une pétition appellant au départ du Real Madrid du capitaine de l'équipe de France, Kylian Mbappé, a fait les choux gras de la presse mondiale, laquelle a relayé sans recul les chiffres records de ce "shitstorm" d'un nouveau genre. Sans trop s'interroger sur son origine ou sa fiabilité. À part une partie de la presse française...
Le monde footballistique regarde avec effarement l'implosion du Real Madrid – voir ce mardi la conférence de presse aux relents trumpistes de son président Florentino Pérez après une sèche défaite lors du Clásico –, avec pour principal avatar médiatique Kylian Mbappé. Le joueur blessé était-il à peine revenu d'une escapade amoureuse en Italie que les médias du monde entier se sont fait l'écho d'une pétition signée par des millions de fans du club madrilène, telle une preuve supplémentaire du désamour d'un Real Madrid sans aucun titre depuis l'arrivée du capitaine de l'équipe de France.
Une pétition intitulée "Mbappe out" (ou "Fuera Mbappe" en espagnol) dont l'impact médiatique fut mondial. En Espagne, le média sportif catalan Sport est l'un des premiers à s'en faire l'écho. Son article, publié le 5 mai, intègre l'URL de la pétition dans son article afin de permettre à son lectorat d'y participer. À quatre millions de "fans du Real Madrid" – on va y revenir –, les tabloïds britannique The Sun et australien The Herald Sun, tous deux propriétés du groupe Murdoch, entrent dans la danse. Comme un autre média Murdoch, mais aux États-Unis, en l'occurrence Fox Sports. Autour des dix millions de clics, dès le 6 mai, le tabloïd allemand Bild, suivi de près par la bien plus sérieuse publication Focus (misère des accords de republication avec un média footballistique germanique), y vont aussi de leur article. L'information, reprise jusqu'en Colombie, permet de prolonger, d'appuyer la polémique médiatique entourant déjà l'échappée italienne du footballeur.
En français, le compte du média ActuFoot, quasiment neuf millions d'abonnés sur X, y postait quelques heures après la mise en ligne : "Une pétition en ligne demandant le départ de Kylian Mbappé du Real Madrid A ATTEINT + DE 70 000 SIGNATURES EN 1 HEURE." CNews affirme peu après : "À la mi-journée, la pétition avait déjà atteint l'objectif initial des 100 000 signatures." La déclinaison suisse de 20 Minutess'emballe elle aussi : "Sur cette page, avec une photo du Français et une double inscription «Fuera» dessus, dehors en français, plus d'un million de personnes avaient déjà demandé son départ, mardi en milieu d'après-midi, quelques heures seulement après sa mise en ligne."
Mais, côté français, la plus belle prise de cette pétition n'est autre que l'AFP, au sein d'une dépêche revenant sur le "courroux" des fans à cause des "photos de Mbappé en compagnie de l'actrice Ester Expósito, relayées massivement sur les réseaux sociaux alors que le Real s'apprêtait à jouer une rencontre décisive en Liga face à l'Espanyol Barcelone dimanche dernier pour repousser le sacre du Barça".
L'une des trois plus grosses agences de presse au monde annonce qu'une "pétition tourne en ligne sur les réseaux appelant les Madridistas à «faire entendre» leur voix" et "a été signée par plus d'un million de personnes". Sa dépêche faisant aussi part d'un commentaire général de "l'entourage du joueur" sur la situation, son retentissement est très important. On en trouve trace encore aujourd'hui dans deux quotidiens régionaux du groupe Rossel, la Voix du Nord et l'Union.
D'où sort cette pétition ? Dans la nuit du 4 au 5 mai, un compte brésilien du réseau social X comptant quelques centaines d'abonné·es y annonce avoir créé une pétition destinée à éjecter Kylian Mbappé du Real Madrid, et montre une capture d'écran avec cinq signatures. La page web, où son pseudonyme figure en tant que créateur, est hébergée par Replit, service qui permet de créer des applications web avec l'IA. Il suffit de cliquer sur le gros bouton pour qu'un vote soit compté, et il suffit de changer de navigateur, de passer en navigation privée ou de supprimer ses cookies pour revoter.
Quelques heures plus tard, un autre utilisateur de X, fan français du Real Madrid aux près de 280 000 abonné·es, affirme qu'un script ajoute en continu des centaines de "votes" – et crée une contre-pétition "Mbappé in" selon les mêmes modalités techniques que la page initiale. L'expert en cybersécurité Clément Domingo alerte lui aussi ensuite sur X, contre la valeur de cette pétition sans "aucune validation par email visible ou autre mécanisme de protection contre la falsification". Le service des sports du Parisien s'appuie sur leurs posts pour publier, plutôt que la dépêche AFP, son propre article à propos de cette pétition au succès inédit dans l'histoire des pétitions en ligne. "Les chiffres de la pétition sont à prendre avec de (grosses) pincettes", avertit-il.
L'alerte du quotidien est bien reçue par les autres journalistes français. Elle inverse le récit médiatique naissant. RMC Sport, l'Equipe, leFigaro et Ouest-France citent explicitement le Parisien. "La plateforme et la méthode sont particulièrement douteuses", titre RTL. Le service de fact-checking de TF1 est le premier à remonter à la source "supposée" de la pétition, et fournit même une séquence au journal de 20 h du 9 mai.
La rubrique Vrai ou faux de France Télévisions est la seule à signaler que l'AFP elle-même a relayé l'existence de cette pétition en ligne – et rappelle que la pétition en ligne la plus signée au monde jusque-là, demandant "Justice pour Georges Floyd" sur change.org, avait réuni 17 millions de signatures.
Certains médias français, eux, suivent la maxime "une information et un démenti, ça fait deux informations" attribuée au fondateur du quotidien France Soir, Pierre Lazareff. 20 Minutes et France 24 avaient toutes deux diffusé la dépêche AFP ? Les deux médias se fendent aussi de contenus visant à infirmer la validité de l'information. Mais ils ne dépublient pas leurs articles initiaux, ne les mettent pas à jour, et n'en signalent pas l'existence dans leurs fact-checkings – ce n'est pourtant pas faute pour France 24 de mettre lourdement en avant que "de nombreux médias notamment en France" ont relayé l'info sans vérifier.
20 Minutes s'offre même un troisième contenu à pas cher en citant le communicant Florian Silnicki : "Mbappé n'est pas victime d'un shitstorm classique ; il est victime du premier lynchage numérique à l'échelle industrielle de l'histoire du sport." Le média copropriété des groupes Ouest-France et Rossel s'abstient d'indiquer qu'il a en fait puisé ces citations non dans un entretien, mais dans un communiqué envoyé par l'intéressé à toute la presse (jusqu'à l'auteur de ces lignes).
Quant au reste du monde, il n'a pas eu le mémo des médias français. À la notable exception du journal sportif états-unien Sporting News qui cite le Parisien, le paysage médiatique international continue, les jours suivants, de marteler les chiffres de plus en plus délirants de la pétition en ligne. Le 6 mai au soir, alors que le récit médiatique français a déjà basculé vers le scepticisme, la très sérieuse BBC met en avant la pétition sur son site. La chaîne ajoute la phrase "bien qu'il n'y ait aucun moyen de savoir combien de ceux ayant signé la pétition sont vraiment des fans du Real Madrid" comme si le problème, c'était ça. Sur les réseaux sociaux, l'audiovisuel public britannique élimine même toute forme de prudence.
Le 7 mai sur la chaîne sportive tout aussi britannique Sky Sports News, le journaliste Kaveh Solhekol débute sa séquence sur les "30 millions de signatures" avec une bonne dose d'incrédulité et de prudence – "ce serait la pétition la plus signée au monde de l'histoire". Une fois ces pincettes prises, il utilise malgré tout, comme tant d'autres médias avant lui, la pétition comme un élément probant de la colère des fans du Real Madrid envers Kylian Mbappé devenu "bouc émissaire" de l'insuccès du club. Et sa prudence n'apparaît pas dans le texte du post promouvant l'extrait télévisé.
La rédaction berlinoise de OneFootball, plateforme qui se veut le Spotify du foot mondial, se démultiplie en plusieurs langues pour mettre en avant les 30 millions de "signatures" de la pétition – sauf dans le texte français qui la met en doute. OneFootball est cité par la déclinaison aux États-Unis du quotidien sportif madrilène Marca : "Que toutes les signatures soient vraies ou pas, la tempête médiatique qu'elles ont généré représentent un coup direct au club", est-il écrit au premier degré. La chaîne d'information qatarie Al-Jazeera, bien qu'elle indique qu'il ne puisse "être établi si les 33 millions de signataires sont des fans du Real Madrid ou si certains ont signé plusieurs fois", consacre quand même tout un article à la pétition.
"Ce cas démontre qu'en 2026, un acteur isolé peut fabriquer une indignation collective mesurable, médiatisée et politiquement signifiante en moins de quelques heures, avec zéro budget et zéro compétence avancée, s'émouvait dès le 6 mai sur X l'expert en cybersécurité Clément Domingo. Demain, ce sera une fausse mobilisation citoyenne contre une loi ou encore une cabale orchestrée contre une personnalité ou même une manœuvre d'influence pré-électorale en France ! Le mécanisme sera identique..."
Le mécanisme médiatique aussi. Question subsidiaire : les médias français auraient-ils été aussi nombreux et prompts à faire part des doutes techniques entourant cette pétition bidon si Kylian Mbappé n'avait pas été le footballeur français de la décennie ?