Face à des journalistes ébahis, Gabriel Attal fait disparaître son bilan

Paul Aveline - - Coups de com' - 30 commentaires

Depuis l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle, Gabriel Attal jouit d’une mansuétude généralisée. Comme si les journalistes politiques faisaient semblant d’oublier qu’il a été au pouvoir pendant une décennie. Chronique d’un tour de magie bien rôdé.

Le 7 janvier 1918, devant le public de l'Hippodrome Theatre de New York, Harry Houdini, prestidigitateur de génie émigré aux États-Unis depuis sa Hongrie natale badine avec Jennie, une éléphante de trois tonnes. Devant une audience ébahie, il enferme le mastodonte dans une armoire calibrée pour sa taille, referme la porte, puis la rouvre quelques secondes plus tard. Jennie a disparu, la salle est en transe. En 2026, Gabriel Attal est Houdini. Il a pour mission de faire disparaître l'éléphant dans la pièce, son passé politique, devant un public composé de journalistes médusés. 

Étape 1 : le storytelling

Depuis quelques mois, Gabriel Attal est partout, développant la première phase essentielle de tout bon tour de magie : installer les personnages. Qui est Gabriel Attal ? Il a sorti un livre pour se raconter, parler de ses parents, de son homosexualité, de son couple, de ses rapports avec Emmanuel Macron et de ses engagements politiques. Rien de nouveau sous le soleil (Olivier Faure sortira le sien en septembre, François Hollande d'ici la fin de l'année) mais un livre, ça vous pose un candidat. Et si le livre ne suffit pas, les médias se chargent du reste. Ainsi sur BFMTV le 3 mai dans un format étrange (Alain Duhamel "reçoit" Gabriel Attal, mais le "débat" est chapeauté par Marc Fauvelle qui discute avec Duhamel d'Attal comme s'il n'était pas en plateau), Alain Duhamel attaque, féroce : "J'aime recevoir les gens de talents qui ont des idées cohérentes et qui sont autonomes". Le coup est rude, Attal vacille dans son siège. Le 30 juin sur LCI, Darius Rochebin lui donne du "monsieur le Premier ministre" et ose : "Emmanuel Macron a réussi un coup fantastique, il a été élu, réélu. Chapeau ! C'est le seul qui a eu deux mandats consécutifs sans cohabitation. Bien joué, bien joué de sa part. Vous le reconnaissez ?" Comment se sortir de ce mauvais pas ?

Chez le vidéaste Gaspard G (en partenariat avec TF1) le 2 juillet - format oblige, Mélenchon y est passé aussi - Attal est mis "face à ses dossiers". Son enfance dorée, son passage au PS, les victoires de 2017. Toutes les critiques sont évoquées… mais en voix off, ce qui fait qu'Attal n'a jamais à y répondre (on y reviendra plus bas). Mais la palme de la dépolitisation revient sans doute au podcast "Sphère 5", animé par Ophélie Meunier et Carole Juge-Llewellyn. Attal y est reçu le 17 mai avec… un chien sur les genoux. Le but du podcast : discuter des cinq "sphères de la vie" : Famille · Amour · Santé · Travail · Âme. Attention, âmes sensibles s'abstenir, question d'Ophélie Meunier : "2016, toute la vague En Marche, ce moment il a quand même été incroyable politiquement, pour la France. C'est quand même fou ce qu'il s'est passé. Personne ne s'attendait à vivre 2017 de la manière dont on l'a vécue. C'est quoi les relations à ce moment-là avec Emmanuel Macron ?" Et paf. Ophélie Meunier a le mérite d'installer le deuxième personnage principal de la légende de Gabriel Attal : Emmanuel Macron. Qui, loin d'être un boulet pour le plus jeune Premier ministre de la Vème République - on le saura -, va lui servir de tremplin.

Étape 2 : la diversion

Ainsi Attal raconte à qui veut l'entendre qu'il a été trahi par la dissolution de juin 2024 alors qu'il était Premier ministre. Il n'était pas informé (c'est sans doute vrai), il n'était pas d'accord (c'est sans doute vrai), il avait même offert sa démission sur un plateau pour apaiser les dieux des élections qui venaient d'envoyer à Emmanuel Macron des européennes catastrophiques. Il l'a répété sur BFMTV le 3 mai, chez Brut le 24 mai, chez LCI le 30 juin et encore face à Gaspard G/TF1 le 2 juillet, le tout dans un registre bien loin de la politique : "C'est un choc personnel", "On m'a caché cette décision pendant plusieurs semaines", "Je l'ai appris une heure avant les Français".

Et ça marche ! Friands des coulisses et des petites phrases, les journalistes tombent dans le panneau. Diversion. Car pendant que Gabriel Attal nous fait verser une larme sur son ego blessé, il prépare son tour et la grande disparition : celle de son bilan. Un petit rappel s'impose. Gabriel Attal est aux avant-postes de la vague macroniste de 2017. Transfuge du PS, rallié de la première heure, il est élu député des Hauts-de-Seine. En octobre 2018, il devient secrétaire d'État auprès du ministre de l'Éducation nationale. Deux ans plus tard, il est porte-parole du gouvernement de Jean Castex, puis en 2022 ministre délégué aux Comptes publics dans le gouvernement Borne. Juillet 2023 : réélu député, il devient ministre de l'Éducation nationale avant d'être nommé à Matignon en janvier 2024.

Sur les cinq heures d'interview de Gabriel Attal que nous avons regardées, seules six questions lui sont posées sur le sujet, dont quatre par le seul Rémy Buisine chez Brut, le 24 mai ("En quoi ce serait faux de vous coller l'image d'un mini-Macron ?" - "Des gens peuvent se dire que vous n'incarnez pas le changement ?" - "Après 10 ans de macronisme, comment vous allez pouvoir vous détacher de cette image ?"- "Vous aviez le pouvoir, qu'est-ce que vous avez fait ?"). Les deux autres sont signées Ruth Elkrief sur LCI le 30 juin ("Vous voulez rompre avec vous-même ? Ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir.") et Jean-Baptiste Boursier sur TF1 le 23 mai qui réussit à atténuer, dès la question, son attaque extrêmement brutale : "Quand vous étiez ministre, vous n'avez pas fait assez, ou vous n'avez pas pu faire assez ?". On vous laisse le choix monsieur le Premier ministre.

Soyons beau joueur, Marc Fauvelle s'y est risqué aussi… mais sans s'adresser à Attal directement. Il préfère poser la question à Alain Duhamel : "Est-ce que vous avez face à vous un bébé Macron ou un clone d'Emmanuel Macron ?" Duhamel répond : "Ils sont assez différents l'un de l'autre en réalité. […] C'est pas du tout la même trajectoire, pas du tout la même expérience, je dirais que ce sont de faux jumeaux." Attal est sauvé, il n'a même pas à répondre. Deuxième tentative, deuxième diversion : cette fois, Marc Fauvelle diffuse un extrait de Jordan Bardella : "Ils ont été au pouvoir depuis 10 ans, comment peuvent-ils incarner la rupture ? Comment peuvent-ils incarner le renouveau ? […] Ces gens-là devraient se couvrir de honte, s'habiller en noir et demander pardon aux Français". Réponse facile pour Attal : ce qui est excessif est insignifiant, fermez le ban. Et voilà, c'est tout. Attal peut maintenant terminer son tour de magie.

Étape 3 : la disparition

Gabriel Attal le clame à tout bout de champ : son grand chantier, c'est l'école. Il a été ministre de l'éducation, Premier ministre, il en a profité pour mettre "en place un certain nombre de règles pour faire respecter nos lois, pour remettre de l'autorité à l'école et comme Premier ministre" il a "affirmé que ce choc d'autorité était sa priorité". Comment ? Premier exemple d'Attal, l'interdiction de l'abaya : "J'ai fait respecter la loi sur la laïcité" (chez Brut et LCI), "J'ai pris mes responsabilités, j'ai établi une règle claire" (chez Gaspard G/TF1). 

Relance de Rémy Buisine : "Avec du recul, vous avez des regrets sur la manière dont ça a été perçu ?" Pas sur le fond donc, mais sur la façon dont les Français l'ont perçu. Gaspard G rappelle les chiffres, et attaque Attal : "Les atteintes à la laïcité concernent 150 établissements sur les 11 000 collèges et lycées. Est-ce que c'était vraiment une priorité ou est-ce que c'était un coup de com' dans le cadre de la droitisation de la vie politique française ?" Et le sujet passe. On ne rappelle pas qu'à la rentrée 2024, 298 (!) élèves sur 12 millions se sont présentées en abaya. Sur LCI, le sujet n'est même pas évoqué quand Attal parle d'atteinte à la laïcité à l'école. Pas plus que le Service National Universel, deuxième grande fierté du candidat.

"J'ai lancé le Service national universel" (Brut), "Le Service universel c'est un cadre [...] et un repère qui est la République" (Gaspard G/TF1), "Le Service universel c'est une question de valeurs de la République" (LCI). Pas de relance chez Brut ni sur LCI. Chez Gaspard G, toujours une voix off qui rappelle : "Début 2024, alors qu'il est devenu Premier ministre, Gabriel Attal annonce la généralisation du SNU pour la rentrée 2026. Sauf que ça ne se fera jamais. Faute de budget, le gouvernement renonce à la généralisation du SNU, et en 2026, il est carrément mis en extinction." L'occasion pour Attal de s'expliquer ? Hé non. Car en retour plateau, Gaspard G pose une autre question : "Elle manque d'ordre cette jeunesse française ?" 

Sur aucun plateau n'est rappelé que la Cour des comptes a atomisé le dispositif dans un rapport de 2024 ("les conditions de mise en œuvre du dispositif sontinsatisfaisantes et son développement ne s'est pas accompagné d'une clarification de sesobjectifs, qui restent incertains") et que l'expérience SNU, faute d'organisation et de préparation, a été émaillée de nombreuses dérives des équipes encadrantes.

La liste des sujets qui pourraient fâcher Gabriel Attal est longue, mais retenons-en quelques-uns. Personne ne demande à Gabriel Attal pourquoi, lorsqu'il était ministre de l'Éducation nationale, il a enterré l'enquête administrative sur le suicide du jeune Lucas, victime de harcèlement scolaire. Pas un journaliste non plus pour interroger Gabriel Attal sur son obstruction à la proposition de loi "Betharram", née du rapport de la commission d'enquête parlementaire sur les violences physiques et sexuelles infligées pendant des décennies aux élèves de l'établissement catholique. Rien non plus sur son silence remarquable dans l'affaire Stanislas, autre établissement privé catholique, sur le vote de la "loi immigration" avec les voix du RN en 2023. Ou sur la baisse des fonds alloués à la rénovation énergétique. Pendant que les journalistes regardent Attal étaler ses états d'âme de Premier ministre blessé de la main gauche, il ratent la main droite qui réalise le clou du spectacle : faire disparaître dans l'armoire son passé et son bilan. Abracadabra !


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