Comment Malik, "prof de Strasbourg", a piégé Valeurs actuelles

Pauline Bock - - 46 commentaires

Valeurs actuelles croit frapper un grand coup ce lundi 29 mars à 17h, en publiant l'interview d'un "prof de Strasbourg" qui "s'est confié à @Valeurs actuelles pour raconter les difficultés qu'il rencontre à cause du repli croissant de ses élèves, en majorité musulmans", comme le twitte son auteur, le journaliste police-justice Amaury Bucco.

Publié sur le "Club", la version en ligne de l'hebdomadaire d'extrême droite, l'article alerte sur la "pression communautaire" qui sévirait dans ce lycée de Strasbourg, jamais nommé. Et pour cause : ce lycée n'existe pas, pas plus que le professeur d'histoire-géographie, "Morad M.". À quelques jours du 1er avril, Valeurs actuelles s'est fait avoir par un canular géant, orchestré par un homme de 32 ans, Malik, qui a raconté à ASI ce qui l'avait poussé à tromper le magazine qui ne jure que par les sujets "séparatisme" (le dernier numéro comporte un dossier "spécial Trappes", d'ailleurs rédigé par le même journaliste).

L'article n'est plus en ligne mais peut toujours être lu sur l'Internet Archive, tout comme le fil Twitter désormais supprimé mais toujours visible ici, dans lequel Bucco, juste après la publication de l'article, écrivait que le "tort" du professeur était de "défendre une certaine idée de la France tout en étant d'origine algérienne".

 Malik, qui préfère ne partager que son prénom, explique être exaspéré par le "complotisme anti-musulmans" ambiant et avoir voulu "sortir quelque chose d'un peu gros, pour voir si ça prenait." "Avec toutes ces fakes news sur les musulmans, je me suis dit qu'il fallait faire un truc pour montrer qu'en racontant N'IMPORTE QUOI on pouvait avoir une tribune,"a-t-il tweeté en se démasquant, le 29 mars au soir, après la publication de l'article de Valeurs actuelles qui était tombé dans le panneau.

Il explique avoir créé un profil de "faux prof" en recyclant un vieux compte Twitter dormant, et en changeant la photo de profil ("C'est une photo de mon cousin avec un bâton de randonnée," rigole-t-il. "Je trouvais que ça faisait bien prof qui fait de la rando.") Son idée : se faire passer pour un professeur d'origine maghrébine qui en voudrait à ses élèves arabes, et voir si ça prend. Il envoie une série de tweets décrivant la fiction d'un "prof à Strasbourg" qui "reçoit des menaces de mort" et dont les élèves "refusent de parler de laïcité et de la Shoah". Pour faire bonne mesure (et, avoue-t-il, pour donner de la visibilité à son canular), il retweete le "prof" avec son compte personnel, beaucoup plus suivi. Et il attend.

Bingo : après quelques heures, un des comptes les plus influents de la fachosphère, Damien Rieu (93 000 abonnés), le retweete. "En moins de douze heures, Valeurs actuelles me contacte," écrit-il

"Au bout de cinq minutes, je pensais être grillé"

Le troll n'en revient toujours pas. "Au bout de cinq minutes, je pensais être grillé," se souvient Malik lorsque le journaliste de Valeurs, Amaury Bucco, l'appelle. "Il m'a demandé mon âge, j'ai dit une quarantaine d'années. Mais ensuite, il m'a demandé depuis combien de temps j'enseignais dans le lycée, et comme j'avais oublié entre temps que j'étais sensé avoir 40 ans, j'ai dit que j'y étais depuis cinq ans!" Une pirouette, et ça repart: "J'ai dit que j'avais repris des études, et qu'avant d'être prof, j'étais médiateur dans les cités. J'ai repris des éléments de langage vus sur Twitter pour lui dire ce qu'il voulait entendre."

Malik surenchérit à chaque anecdote racontée à Bucco, croyant à chaque fois être démasqué ; mais ça passe. Des élèves qui refusent de mettre du gel hydro-alcoolique parce que "ce n'est pas haram" : ça passe. Une collègue qui doit se cacher pour manger pendant le ramadan : ça passe. Des garçons qui forcent les filles à s'asseoir au fond de la classe, "comme à la mosquée" et les filles qui s'exécutent en baissant les yeux : ça passe. "Ca le confortait dans ce qu'il pensait des musulmans," souffle Malik. Mais la blague dont il est le plus fier, c'est "Shab Al baroud Wa l'carabina" : quelques mots d'arabe tirés d'une chanson de l'artiste Cheb Khaled, très populaire en Algérie, et que Malik présente comme "les paroles d'un chant révolutionnaire algérien". A Bucco, il explique : "Ca parle de poudre et de carabine, c’est quand même choquant..." Il aurait suffi d'une recherche Google pour tomber sur la chanson de Cheb Khaled ; mais ça passe.

Zéro vérification sur le lycée

Malik nous explique avoir cherché des noms de lycée ZEP à Strasbourg afin de savoir que répondre au journaliste ; mais celui-ci, dit-il, ne l'a pas questionné sur l'établissement du soi-disant "prof" - un élément pourtant crucial pour qu'un journaliste puisse recouper ses informations. "Il m'a demandé des preuves des menaces, mais pas du lycée. Si je n'avais pas les preuves, j'avais l'impression qu'il s'en fichait." Malik envoie alors des photos prises par des amis, qui ont griffonné sur une table ou un tableau pour enfants les mots arabes incriminés. Il ajoute même, dans les "tags" des élèves, les mots "Baïda mon amour", du titre d'une autre chanson célèbre en Algérie. Le mot "harki", qui apparaît également dans les faux messages de menaces, lui a été suggéré par le journaliste lui-même, dit Malik. ASI a pu écouter l'échange : alors que le prof "Morad", en fait Malik, évoque les accusations reçues, Amaury Bucco lui souffle : "« Harki », « vendu », j'imagine…" Et Malik répond : "Oui, exactement."

Malik n'en était pas à son coup d'essai dans le "troll" d'actualité. Avec son compte @abdelmalik92, il avait déjà tweeté un canular lorsque Pascal Praud (C8) avait déclaré que des "brigades halal" faisaient des rondes à la sortie des supermarchés, écrivant : "Salam aleykoum tout le monde, pas dispo pour vérifier les sacs des femmes ce weekend, quelqu'un peut me remplacer ?" Il avait également plaisanté sur le Carrefour de Mantes-la-Jolie, où "les employés s'adaptent à la population" en tweetant la photo d'un employé de Carrefour portant un t-shirt avec une inscription du groupe en arabe. La photo avait en fait été prise au Maroc par l'un de ses amis. Il rit : "Il n'y a même pas de Carrefour à Mantes-la-Jolie !" Après de tels faits d'armes, explique-t-il, son compte principal était donc "grillé".

"Ce que je voulais montrer et dénoncer, c'est que lorsqu'il s'agit de criminaliser les musulmans, une certaine presse passe au-dessus de toute déontologie journalistique et reprend à son compte des accusations ou analyses mensongères," a-t-il expliqué sur Twitter quelques jours après les faits. A ASI, il ajoute : "En fait, c'est une expérience sociale. Une leçon pour vérifier ses sources, lire au-delà du titre ou du chapô avant de retweeter. Et pour Valeurs actuelles, je me dis : « Combien d'articles non-vérifiés sont sortis ? » Mais ça ne concerne pas que Valeurs actuelles." Il dit avoir été contacté par deux autres médias : Actu Strasbourg, une filiale locale du groupe Ouest-France, et Rue89 Strasbourg, alors que Valeurs actuelles avait déjà publié son article et qu'il s'apprêtait à s'auto-démasquer. "Quand j'ai vu Rue89, je me suis dit : « Lui, il va enquêter, il va me griller »."

Invitation à contacter Didier Lemaire

Lors de ses contacts avec Bucco - un appel d'une vingtaine de minutes, puis des échanges sur WhatsApp pendant plusieurs jours - une chose interpelle Malik : le journaliste, qui vient d'aller en reportage à Trappes pour le numéro spécial du magazine, mentionne régulièrement Didier Lemaire, professeur de philosophie en poste dans la ville et porte-voix des laïcs qui s'inquiètent du "séparatisme". Au point de vouloir mettre les deux hommes, qu'il pense être dans des situations similaires, en contact : "J'ai eu Didier Lemaire et lui ai parlé de ton cas," lui écrit Bucco. "Il serait heureux de pouvoir échanger." 

Malik n'en revient pas :"Vous imaginez, moi je fais un canular, mais si ça avait été quelqu'un qui a de mauvaises intentions ? Je pense qu'il m'aurait donné le numéro de Didier Lemaire, si j'avais voulu. C'est archi-dangereux."

"Excuses" de Valeurs Actuelles

L'hebdomadaire n'en menait pas large lundi soir, supprimant sans commentaire de son site l'article d'Amaury Bucco. Il a fallu attendre mardi matin, à 9h30, pour lire ce communiqué lapidaire : "Plutôt que de lutter contre l’islamisme, certains préfèrent tenter de piéger des médias. A ceux qui ricanent : se rendent-ils compte de la correspondance avec de nombreux cas existants ? A nos lecteurs : nos excuses pour ce faux témoignage relayé."

Amaury Bucco, contacté par ASI, n'a pas souhaité répondre à nos questions. "Je n'accorde aucun crédit à ce farceur mal intentionné, je ne reviendrai pas sur cette histoire," lâche-t-il par SMS, en renvoyant vers son "reportage de long cours sur Trappes". Geoffroy Lejeune, le directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, a quant à lui accepté de parler. S'il reconnaît la naïveté de son journaliste, Lejeune dit ne pas avoir su que celui-ci proposait de mettre en contact Lemaire et Malik et nie toute possible mise en danger : "Didier Lemaire, il est grand, il est sous protection, ne vous inquiétez pas. La faute initiale, c'est de monter un canular sur un truc vraiment pas drôle, j'insiste là-dessus." Il nous dit "ne pas relire tous les articles du Club" et admet sans détour que ce genre de malpractice journalistique pourrait "arriver demain de la même manière", puisqu'il assume ne pas avoir voulu "mettre la source en difficulté" en recoupant les informations. Parce que le "prof" demandait l'anonymat, Amaury Bucco, dit-il, a été "réduit à publier un témoignage anonyme, donc bancal" : "A partir du moment où quelqu'un s'estime menacé et demande l'anonymat, c'est super compliqué de dire qu'il faut absolument faire des vérifications, appeler des gens, potentiellement mettre cette source en difficulté, surtout si c'est des risques graves." Mais n'aurait-il pas pu vérifier qu'un professeur du nom de Morad M. enseignait dans le lycée en question ? Lejeune estime que téléphoner à l'établissement pouvait "attirer l'attention sur un professeur plutôt qu'un autre". Au final, l'attention (des internautes, des journalistes et des amoureux du recoupage de sources) s'est donc portée sur un magazine plutôt qu'un autre.

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