Colon israélien dans "L’Espresso" : vraie photo, fausse polémique

Pauline Bock - Defné Caillard - - 50 commentaires

Le 10 avril, le journal italien "L'Espresso" a mis en Une la photo d'un colon israélien, prise en Cisjordanie occupée. L'ambassadeur israélien crie aux "stéréotypes" et suggère que l'image a été générée par IA... Sauf qu'elle est bien réelle.

Un homme d'une vingtaine d'années, armé, habillé en tenue militaire, coiffé de la traditionnelle kippa tricotée (que portent, en général, les colons israéliens) et de peyot (portées par les Juifs orthodoxes), affiche un rictus macabre en braquant son téléphone portable sur une jeune femme palestinienne, qui paraît inquiète. La photo a été prise le 12 octobre 2025 dans le village palestinien d'Idhna, à l'ouest d'Hébron, en Cisjordanie occupée. L'hebdomadaire italien L'Espresso l'a choisie pour sa Une de l'édition du 10 avril 2026, qui annonce un dossier sur le projet de "Grand Israël" et titre : "L'abuso" ("la maltraitance" en italien).

L'Espresso annonce son sommaire et décrit ainsi son dossier spécial"Il est un Israélien armé, elle est une jeune Palestinienne. Mais plus que le choc des religions ou des civilisations, ce qui frappe les spectateurs de « L'Abus », dénoncé en couverture du nouveau numéro de L'Espresso, c'est l'inhumanité du sourire du colon qui, satisfait, filme avec son téléphone portable la jeune Arabe souffrante, l'une des victimes des raids de plus en plus fréquents en Cisjordanie. C'est un aperçu des exactions quotidiennes subies par ceux qui ont le malheur de naître sur les territoires que les colons prétendent occuper pour réaliser leur rêve d'un « Grand Israël » : un projet qui s'inspire de la Bible et bafoue le droit international."

L'ambassadeur d'Israël en Italie crie à la fausse image

C'est le lendemain, 11 avril, que le scandale démarre. Dans un tweet vu par plus de 7 millions de personnes, l'ambassadeur d'Israël en Italie, Jonathan Peled, a hurlé au scandale. "Nous condamnons fermement l'usage manipulateur de cette récente Une", a-t-il déclaré. "L'image déforme la réalité complexe avec laquelle Israël doit coexister, en promouvant des stéréotypes et la haine. Un journalisme responsable se doit d'être équilibré et impartial."

Sur les réseaux sociaux, des personnalités juives se sont par ailleurs émues de cette photo, jugée caricaturale et accusée de véhiculer des tropes antisémites. Pour illustrer ces critiques, les tweets d'un rabbin nord-américain ont été repris dans plusieurs articles français traitant de la polémique (ici dans Figaro ou encore chez franceinfo).

Au-delà des critiques ciblant le choix de la photo, c'est sa véracité elle-même qui est mise en cause. À un journaliste du site Axios qui lui demande sur X si "cette photo n'est pas réelle" et si "c'est de l'IA", l'ambassadeur israélien répond : "Difficile à prouver." 

La photo est pourtant bien réelle.

Une photo qui "documente un surplus disproportionnel de domination"

Le 14 avril, le photographe qui a pris la photo, Pietro Masturzo, a pris la parole sur son compte Instagram. "Nombreux sont ceux qui se demandent si cette photo a été générée par une IA, et d'autres signalent des publications affirmant le contraire", a-t-il écrit. "Eh bien, NON, la photo en question n'est pas le fruit de l'intelligence artificielle !" Pour le prouver, il a posté une vidéo tournée sur la scène de la photo : on y reconnaît facilement le colon israélien de la photo de Une, entouré de deux autres, qui se moque de la jeune palestinienne voilée.

Le photographe y précise le contexte de sa photo, prise "le 12 octobre, premier jour de la récolte des olives, dans le village palestinien d'Idhna (à l'ouest d'Hébron)". "Ce jour était censé être un jour férié", détaille-t-il, en expliquant qu'"au moment même où la récolte commençait, un groupe de colons israéliens armés (dont certains portaient des uniformes militaires, comme le colon en question), accompagnés de vrais soldats (le visage masqué), sont arrivés et ont empêché les Palestiniens de cueillir leurs olives." Pietro Masturzo espère que la vidéo de son post, "filmée par [s]es collègues Samuele Pellecchia et Francesco Giusti", permettra "d'éclaircir le contexte", et livre son analyse : "L'expression du colon et les conséquences de son geste répété, imitant le bêlement d'un berger rassemblant son troupeau, témoignent de son attitude envers les Palestiniens, comme s'il s'agissait de son propre bétail."

De son côté, le directeur de L'Espresso Enrico Bellavia, estime dans les colonnes de l'Espresso que l'ambassadeur israélien a "imprudemment" condamné cette Une. Il dénonce également la violence de "l'opération de conquête" des colons israéliens en Cisjordanie et du "nettoyage ethnique". Pour lui, cette photo "documente un surplus disproportionnel de domination, entre un homme armé et une femme sans défense, chassée de la terre qu'elle foulait."

Une situation documentée par l'AFP et le New York Times

Pietro Masturzo n'était pas seul sur place. "Outre les propriétaires terriens et plusieurs familles palestiniennes venues prêter main-forte, les autorités palestiniennes locales, un groupe de militants internationaux et plusieurs journalistes palestiniens et internationaux, dont ceux du New York Times, étaient également présents", précise-t-il dans sa publication Instagram.

Le travail d'autres photographes qui étaient présents sur place confirme également l'existence de ce colon israélien. Hazem Bader, qui travaille pour l'AFP, et a lui aussi photographié le colon israélien sous un autre angle. Sa photo, qui le montre de profil, est disponible sur le site de l'AFP.

Mona Abuamara, l'ambassadrice de Palestine en Italie, a également réagi à l'affaire et s'est entretenue avec Mayaad, la femme palestinienne qui apparaît également sur cette Une et se retrouve complètement invisibilisée dans cette fausse polémique. Elle y évoque notamment un contexte de "harcèlement répété subi par la population locale", comme le rapporte L'Espresso.

Un long format du New York Times de décembre 2025, qui relate en détail cette prise de contrôle par des colons israéliens de villages et de champs d'oliviers palestiniens en Cisjordanie occupée, était également illustré par une photo du colon de la Une de L'Espresso

"Des colons israéliens armés, souvent accompagnés de soldats, harcèlent et attaquent des villageois palestiniens quotidiennement, dans le but avéré de les faire partir", souligne le New York Times. La récolte des olives est particulièrement cruciale pour l'économie des villages concernés. Mais, comme le décrivait un reportage du Guardian en novembre dernier, dans la ville d'As-Sawiya, "environ 70% des oliviers sont inaccessibles sans risquer une rencontre potentiellement mortelle avec les colons israéliens". Et la situation "est la même dans la majorité de la Cisjordanie occupée". Une situation que souhaitait dénoncer la Une de L'Espresso, qui a finalement fait bien plus de bruit qu'espéré... grâce, ou à cause, c'est selon, de l'ambassadeur israélien en Italie.

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